Chronologie des chasses aux sorcières : les dates qui comptent
Si vous ne devez retenir qu’une chose du sujet, que ce soit celle-ci : les grandes chasses aux sorcières ne sont pas médiévales. Elles se concentrent sur une période étroite, entre 1560 et 1630, c’est-à-dire pendant les guerres de religion, à l’époque de Montaigne, de Shakespeare et de Galilée. Tout le reste découle de cette correction.
Avant : le Moyen Âge n’y croit pas
Au Xe siècle, un texte entré dans le droit canonique, le canon Episcopi, demande aux prêtres d’enseigner que les femmes qui croient chevaucher la nuit avec Diane sont victimes d’une illusion. L’erreur punissable, c’est d’y croire. Pendant cinq siècles, ce texte est la position officielle, et il rend les poursuites juridiquement difficiles. Le Moyen Âge a jugé des hérétiques, des empoisonneurs, des faux-monnayeurs ; il n’a pas organisé de chasses aux sorcières.
Le basculement : 1420-1490
Le changement se fait dans les Alpes occidentales — Dauphiné, Valais, Savoie, Val d’Aoste — où apparaissent dans les années 1430 les premiers traités décrivant une secte organisée de sorciers, avec réunions nocturnes et pacte. Le motif, dont la fabrication est détaillée dans l’origine du sabbat, donne aux juges un crime collectif à poursuivre. En 1484, la bulle Summis desiderantes affectibus d’Innocent VIII soutient deux inquisiteurs en Rhénanie ; en 1487, l’un d’eux publie le manuel qui fera le tour de l’Europe, décrit dans le Malleus Maleficarum.
Le pic : 1560-1630
C’est là que tout se passe. Les causes avancées se cumulent plutôt qu’elles ne s’excluent : fragmentation de la justice, concurrence confessionnelle entre territoires catholiques et protestants — les deux camps ont poursuivi —, détérioration climatique du petit âge glaciaire avec mauvaises récoltes à répétition, et surtout diffusion imprimée des manuels. Le Saint-Empire concentre à lui seul près de la moitié des exécutions européennes. La France, l’Angleterre, l’Écosse, la Pologne, la Scandinavie suivent avec des intensités très inégales.
La décrue : 1630-1780
Elle commence là où les juridictions supérieures reprennent la main. Le parlement de Paris casse des condamnations provinciales dès les années 1600 et finit par exiger l’appel systématique. En Espagne, l’Inquisition freine : après l’enquête de Logroño de 1610-1614, l’inquisiteur Alonso de Salazar Frías conclut qu’il n’a trouvé « ni sorciers ni ensorcelés » et obtient des instructions restrictives. L’édit de Louis XIV de 1682, traité dans la fin des procès en France, requalifie l’affaire. La dernière exécution européenne est celle d’Anna Göldi, à Glaris en 1782.
Ce que les sources disent. Les dépouillements d’archives judiciaires menés par équipes nationales depuis les années 1970 donnent environ 100 000 procès et 40 000 à 60 000 exécutions pour l’ensemble de l’Europe, avec 75 à 80 % de femmes. Le taux de condamnation varie énormément : très élevé dans les petites juridictions seigneuriales allemandes, faible dès qu’une cour d’appel intervient. Ces chiffres sont des ordres de grandeur, et les historiens continuent d’en discuter les marges régionales.
Aujourd’hui. L’expression « chasse aux sorcières » s’emploie couramment pour désigner une campagne d’accusations dirigée contre un groupe. L’usage vient directement du maccarthysme américain des années 1950, et de la pièce d’Arthur Miller Les Sorcières de Salem (1953), écrite comme une transposition — voir Salem 1692. Le mot a donc fait un aller-retour : d’une procédure judiciaire réelle à une métaphore politique, et la métaphore est aujourd’hui plus connue que la procédure.
À lire ensuite
La mécanique judiciaire est détaillée dans le déroulement d’un procès, et les dossiers nommés dans les grandes affaires. Les croyances mobilisées par les juges sont dans sabbat et croyances.
Des étés passés à lire des minutes de procès aux archives départementales, par curiosité d’abord, puis par entêtement.
Ce qu’on me demande souvent
À quelle période les chasses aux sorcières ont-elles eu lieu ?
Essentiellement entre 1560 et 1630, en pleine Renaissance. Le phénomène apparaît dans les Alpes occidentales vers 1430, s'intensifie avec la diffusion imprimée des manuels à partir de 1487, culmine pendant les guerres de religion, puis décroît quand les juridictions supérieures reprennent la main. La dernière exécution européenne a lieu en 1782.
Pourquoi le Moyen Âge n'a-t-il pas chassé les sorcières ?
Parce que sa position officielle était que le vol nocturne n'existait pas. Le canon Episcopi, entré dans le droit canonique au Xe siècle, demandait aux prêtres d'enseigner que les femmes qui croyaient voler avec Diane étaient victimes d'une illusion : l'erreur punissable était d'y croire. Ce texte rendait les poursuites juridiquement difficiles.
Quel pays a connu le plus d'exécutions ?
Le Saint-Empire romain germanique, qui concentre à lui seul près de la moitié des exécutions européennes. Son extrême fragmentation judiciaire — des centaines de juridictions sans cour d'appel efficace — est l'explication la plus souvent avancée. À l'inverse, l'Espagne et l'Italie, où l'Inquisition tenait ces affaires, en comptent nettement moins qu'on ne l'imagine.
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