La naissance de la wicca : une religion de 1954
Voici un cas rare : une religion dont on peut dater la naissance à l’année et identifier les sources. Ce n’est pas une critique, c’est une chance documentaire — peu de traditions religieuses permettent cela.
Le verrou légal
En Grande-Bretagne, le Witchcraft Act de 1735 ne punissait plus la sorcellerie mais le fait de prétendre la pratiquer : escroquerie, pas pacte. C’est la même bascule que l’édit français de 1682, voir la fin des procès. Le texte a servi longtemps, y compris en 1944 contre la médium Helen Duncan, dans un procès très commenté. Il est abrogé en 1951 et remplacé par une loi sur les médiums frauduleux. Tant qu’il était en vigueur, publier un livre revendiquant une pratique de sorcellerie était juridiquement risqué.
Gardner
Gerald Gardner, fonctionnaire colonial britannique retraité, publie en 1954 Witchcraft Today, puis en 1959 The Meaning of Witchcraft. Il y affirme avoir été initié en 1939 par un groupe survivant du New Forest, dépositaire d’un culte préchrétien ininterrompu. C’est l’acte de naissance public de la wicca. Doreen Valiente, qui travailla avec lui, réécrivit une grande partie des textes rituels — dont la Charge de la Déesse, son texte le plus connu.
Les sources réelles
Elles ont été identifiées, et c’est Valiente elle-même qui a commencé ce travail. On y reconnaît : la thèse de l’égyptologue Margaret Murray, qui soutenait dans The Witch-Cult in Western Europe (1921) que les procès avaient visé une religion païenne organisée — thèse aujourd’hui abandonnée par les historiens, qui ont montré qu’elle reposait sur une lecture sélective des aveux ; la franc-maçonnerie et les ordres occultistes de la fin du XIXe, dont la Golden Dawn ; les écrits d’Aleister Crowley, que Gardner avait rencontré ; les grimoires de la tradition latine, voir l’histoire des grimoires ; et le folklore anglais collecté au XIXe siècle.
Ce que les sources disent. L’historien Ronald Hutton a publié en 1999 The Triumph of the Moon, étude de référence sur les origines de la wicca, qui établit deux choses. Primo, aucune continuité avec un culte préchrétien n’est démontrable, et la thèse Murray ne tient pas devant les archives : les aveux dont elle part sont ceux obtenus en interrogatoire, selon le mécanisme décrit dans l’origine du sabbat. Secundo, cela ne disqualifie pas la wicca comme religion : une tradition inventée au XXe siècle reste une tradition, et la plupart des wiccans l’assument aujourd’hui, en parlant de reconstruction plutôt que de survivance. Les courants qui ont suivi — wicca dianique de Zsuzsanna Budapest en 1971, reclaiming de Starhawk dans les années 1980 — sont explicitement des créations contemporaines.
Aujourd’hui. La wicca et les néopaganismes sont reconnus comme religions dans plusieurs pays : le pentacle a été admis sur les stèles militaires américaines en 2007, et les recensements britanniques de 2011 et 2021 comptent plusieurs dizaines de milliers de païens déclarés. Le vocabulaire wiccan — sabbats de la roue de l’année, esbats, Book of Shadows — est devenu le lexique par défaut de tout ce qui se vend sous le mot sorcellerie, y compris chez des gens qui ignorent d’où il vient, voir WitchTok.
À lire ensuite
Ce que les archives disent du culte supposé : l’origine du sabbat. Les plantes revendiquées : l’onguent des sorcières. Et le retournement du mot : ce que le mot recouvre aujourd’hui.
Des étés passés à lire des minutes de procès aux archives départementales, par curiosité d’abord, puis par entêtement.
Ce qu’on me demande souvent
Quand la wicca est-elle née ?
En 1954, avec la publication de Witchcraft Today par Gerald Gardner, fonctionnaire colonial britannique retraité. La date n'est pas un hasard : le Witchcraft Act de 1735, qui punissait le fait de prétendre pratiquer la sorcellerie, avait été abrogé en 1951, ce qui rendait une telle publication juridiquement possible.
La wicca descend-elle d'un culte préchrétien ?
Rien ne l'établit. Gardner s'appuyait sur la thèse de l'égyptologue Margaret Murray, qui soutenait en 1921 que les procès avaient visé une religion païenne organisée ; les historiens l'ont abandonnée, ayant montré qu'elle reposait sur une lecture sélective d'aveux obtenus en interrogatoire. Ronald Hutton a publié la synthèse de référence en 1999.
Quelles sont les sources réelles des rituels wiccans ?
Elles ont été identifiées, et Doreen Valiente, qui réécrivit une grande partie des textes, a commencé ce travail : la thèse Murray, la franc-maçonnerie et les ordres occultistes de la fin du XIXe siècle dont la Golden Dawn, les écrits d'Aleister Crowley, les grimoires de la tradition latine, et le folklore anglais collecté au XIXe siècle.
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