Le Labourd en 1609 : Pierre de Lancre et le sabbat basque
Si l’on devait garder un seul dossier pour montrer comment un interrogatoire fabrique son contenu, ce serait celui-là. Il a l’avantage rare d’avoir été raconté par le juge lui-même, dans un livre, avec fierté.
La mission
En 1609, le parlement de Bordeaux envoie deux commissaires au Labourd, le Pays basque français : le conseiller Pierre de Lancre et le président d’Espaignet. Le territoire est un cas particulier — langue incomprise des magistrats, hommes partis des mois durant à la pêche à Terre-Neuve, village largement tenu par les femmes. Les plaintes remontaient depuis quelque temps ; la commission est envoyée pour quatre mois.
L’enquête
De Lancre mène des centaines d’interrogatoires, dont une part importante d’enfants — il s’en explique longuement : ils sont, selon lui, moins capables de mentir. Il interroge en recourant à des interprètes, procède par questions fermées, et confronte les récits entre eux pour établir la concordance. Les enfants décrivent le sabbat, nomment les adultes présents, précisent les places et les rôles. Le nombre d’exécutions est discuté : les sources parlent de plusieurs dizaines de bûchers, chiffre impossible à arrêter précisément, les minutes de la commission n’ayant pas été conservées.
Le livre
En 1612, de Lancre publie le Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons. C’est une somme : topographie du sabbat, horaires, hiérarchie, danses, musiques, nourriture, baisers rituels, marques. La précision est saisissante, et elle est trompeuse. Chaque détail correspond à une question posée. Le livre est illustré d’une gravure du sabbat devenue l’une des images les plus reproduites du sujet, dont la descendance est traitée dans l’iconographie de la sorcière.
Ce que les sources disent. Le Tableau est la meilleure source dont nous disposons sur ce que les juges croyaient — et la pire sur ce que les accusés faisaient. Les historiens qui l’ont analysé relèvent la boucle : de Lancre arrive avec le modèle de sabbat issu des traités, pose des questions qui le contiennent, obtient des réponses conformes, et conclut à la confirmation. Il ajoute une couche de mépris ethnographique pour les Basques, leur langue et leurs danses, dont il fait des indices. En face, l’évêque de Bayonne, Bertrand d’Echaux, s’est opposé à la commission et a protégé des accusés, et de l’autre côté de la frontière, l’Inquisition espagnole a instruit la même vague — l’enquête de Logroño, 1610-1614 — pour aboutir à la conclusion inverse : l’inquisiteur Alonso de Salazar Frías n’a trouvé « ni sorciers ni ensorcelés » et a obtenu des instructions restrictives qui ont mis fin aux poursuites espagnoles. Deux juges, le même terrain, deux résultats opposés : la procédure fait tout.
Aujourd’hui. Le Pays basque est le territoire européen où la mémoire de ces procès est la plus vivante : akelarre, le mot basque pour sabbat, est passé dans l’espagnol courant et donne son titre à des films ; la grotte de Zugarramurdi, en Navarre, abrite un musée consacré à l’affaire de Logroño. La Navarre et la Catalogne ont engagé des gestes de réhabilitation, traités dans les réhabilitations.
À lire ensuite
D’où venait le modèle que de Lancre appliquait : l’origine du sabbat. Le manuel qui l’avait formé : le Malleus Maleficarum. Et le mécanisme général dans procès et chasses.
Des étés passés à lire des minutes de procès aux archives départementales, par curiosité d’abord, puis par entêtement.
Ce qu’on me demande souvent
Qui était Pierre de Lancre ?
Un conseiller au parlement de Bordeaux, envoyé en 1609 comme commissaire au Labourd, le Pays basque français, pour y instruire des affaires de sorcellerie. Il a mené des centaines d'interrogatoires, dont beaucoup d'enfants, et publié en 1612 le Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons, qui décrit le sabbat basque en détail.
Pourquoi le livre de Pierre de Lancre est-il si détaillé ?
Parce que ses détails viennent de ses propres questions. De Lancre arrivait avec le modèle de sabbat issu des traités de démonologie, interrogeait par questions fermées, obtenait des réponses conformes et concluait à la confirmation. Le Tableau est une excellente source sur ce que les juges croyaient, et la pire sur ce que les accusés faisaient.
L'Inquisition espagnole a-t-elle jugé la même affaire ?
Oui, de l'autre côté de la frontière, avec l'enquête de Logroño de 1610-1614 — et elle a conclu l'inverse. L'inquisiteur Alonso de Salazar Frías a déclaré n'avoir trouvé « ni sorciers ni ensorcelés » et obtenu des instructions restrictives qui ont mis fin aux poursuites espagnoles. Deux juges, le même terrain, deux résultats opposés.
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