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Les grimoires : des livres savants, masculins et imprimés

Herbes et savoirs
Photo : Agnieszka Kwiecień, Nova, CC BY-SA 4.0

Le grimoire ouvert sur une table, dans l’imagerie, appartient à la sorcière. Dans les faits, il appartient à un clerc, un étudiant en droit, un médecin de province ou un officier curieux. Les deux dossiers — magie savante et sorcellerie villageoise — ne se recoupent presque pas, et les procès le montrent clairement.

Ce qu’est un grimoire

Un manuel de magie cérémonielle : il donne des noms d’anges et de démons, des sceaux à tracer, des heures planétaires, des purifications, des conjurations. Les plus anciens de la tradition latine circulent dès le XIIIe siècle — l’Ars notoria, le Picatrix traduit de l’arabe —, puis la Clavicula Salomonis, la Clavicule de Salomon, dont les copies manuscrites abondent aux XVIe et XVIIe siècles. Tout cela est en latin, suppose la maîtrise de l’écriture, du calendrier, souvent de l’astronomie. C’est un savoir d’école.

Qui les possédait

Les procédures pour possession de livres de magie existent, et elles concernent des hommes lettrés : clercs, moines, étudiants, apothicaires, maîtres d’école, parfois des nobles. Les accusées de sorcellerie, elles, étaient très majoritairement illettrées : le profil décrit dans le déroulement d’un procès est celui d’une femme âgée et pauvre, qui ne savait pas lire et n’aurait eu aucun usage d’un sceau planétaire. Ce que les minutes lui reprochent, ce sont des formules orales, des gestes, un regard — jamais une bibliothèque.

Le Grand et le Petit Albert

Ce sont les plus connus en France, et ils sont tardifs. Attribués faussement à Albert le Grand, théologien du XIIIe siècle, ils sont imprimés au XVIIIe. Le Petit Albert est diffusé par la Bibliothèque bleue, cette édition populaire à bas prix vendue par colportage, et il atteint alors un public rural. Son contenu est révélateur : des recettes domestiques, des remèdes, des trucs d’agriculture et d’élevage, et quelques procédés spectaculaires comme la fameuse main de gloire. C’est un livre pratique avant d’être un livre noir — et il arrive après la fin des procès, voir l’édit de 1682.

Ce que les sources disent. Le décalage entre les deux dossiers est l’un des points les plus solides de l’historiographie. La magie savante était poursuivie — mais comme une affaire de clercs, souvent avec des peines moindres, et elle bénéficiait de protections sociales que les accusées n’avaient pas. La sorcellerie villageoise était poursuivie comme un crime de pacte, décrit dans le pacte diabolique. Quand les deux se croisent, c’est en ville et chez les devineresses professionnelles : le réseau de l’affaire des poisons utilisait réellement des livres, des formules recopiées et des conjurations achetées. Paris, 1680, un commerce lettré — rien à voir avec une métairie du Jura.

Aujourd’hui. Les grimoires sont intégralement numérisés et consultables en bibliothèque en ligne, ce qui a eu un effet inattendu : les néopaganismes contemporains s’en servent comme sources, et une partie de la liturgie wiccane y puise directement, voir la naissance de la wicca. Le Book of Shadows, grimoire personnel manuscrit, est devenu un objet de pratique courant, et un article à vendre. Un savoir de clercs latinistes est ainsi redevenu, par le livre, un savoir largement féminin — le contraire exact de ce que raconte l’image.

À lire ensuite

Le savoir réellement en circulation dans les villages : femmes et savoir médical. Les plantes citées : l’onguent des sorcières. Et l’imagerie du livre magique : contes et images.

Ce qu’on me demande souvent

Qu'est-ce qu'un grimoire ?

Un manuel de magie cérémonielle : noms d'anges et de démons, sceaux à tracer, heures planétaires, purifications, conjurations. Les plus anciens de la tradition latine circulent dès le XIIIe siècle, comme l'Ars notoria ou le Picatrix, puis la Clavicule de Salomon. Tout cela est en latin et suppose l'écriture, le calendrier, souvent l'astronomie.

Les sorcières utilisaient-elles des grimoires ?

Très rarement. Les procédures pour possession de livres de magie concernent des hommes lettrés : clercs, moines, étudiants, apothicaires, maîtres d'école. Les accusées de sorcellerie étaient majoritairement illettrées, et les minutes leur reprochent des formules orales, des gestes, un regard — jamais une bibliothèque.

Qu'est-ce que le Petit Albert ?

Un grimoire imprimé au XVIIIe siècle et faussement attribué à Albert le Grand, diffusé à bas prix par la Bibliothèque bleue et le colportage, ce qui lui a donné un public rural. Son contenu est surtout pratique : recettes domestiques, remèdes, trucs d'agriculture et d'élevage, plus quelques procédés spectaculaires comme la main de gloire.

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