La sorcière dans les contes : une figure d’après les procès
Les sorcières de contes que tout le monde connaît sont postérieures aux procès, et débarrassées de tout leur appareil judiciaire. Ce n’est pas un détail d’histoire littéraire : c’est l’opération qui a permis au personnage de traverser trois siècles.
La chronologie
Charles Perrault publie ses Histoires ou contes du temps passé en 1697, soit quinze ans après l’édit traité dans la fin des procès. Les frères Grimm font paraître le premier volume des Kinder- und Hausmärchen en 1812, plus de cent ans après. Ces recueils ne documentent donc pas la sorcellerie des tribunaux. Ils arrivent quand elle a cessé d’être une affaire pénale, et c’est ce qui les rend publiables.
Ce qui a disparu
Tout le dispositif juridique. Dans les contes : pas de pacte, pas de marque, pas de sabbat, pas d’interrogatoire, pas de juge. La sorcière du conte n’a pas besoin d’une secte, elle agit seule ; elle n’a pas de procès, elle est punie par le héros ; et sa nuisance est immédiate et concrète — elle mange, elle enferme, elle change en pierre. Comparez avec le pacte et la marque : il ne reste rien de l’architecture théologique.
Ce qui est resté, et ce qui a été ajouté
Restent la vieillesse, la solitude, la maison à l’écart, la nourriture — trois éléments qui étaient bien dans les procès, où l’accusée type est âgée, isolée, et soupçonnée à propos de ce qu’elle donne à manger ou à boire. S’ajoutent la cuisson de l’enfant, qui vient du fonds des contes d’ogre, et une fonction nouvelle : la sorcière du conte sert d’épreuve. Elle est l’obstacle qui rend l’enfant capable. C’est pour cela que Hansel et Gretel reviennent plus riches qu’ils sont partis.
Ce que les sources disent. Les recueils ne sont pas des relevés fidèles. Perrault écrit pour les salons et moralise en vers. Les Grimm réécrivent d’une édition à l’autre — sept éditions entre 1812 et 1857 — en adoucissant la sexualité, en durcissant les punitions, et en transformant des mères cruelles en belles-mères, par souci de ménager l’image maternelle. Plusieurs de leurs informatrices étaient des bourgeoises cultivées de leur entourage, parfois d’origine huguenote, et connaissaient Perrault : des récits présentés comme du fonds germanique viennent en réalité de la tradition littéraire française. La classification Aarne-Thompson-Uther, qui indexe les contes-types, permet aujourd’hui de suivre ces circulations, et elle montre des aires très larges, de l’Inde à l’Irlande.
Aujourd’hui. Le personnage s’est inversé, et vite. Depuis les années 1980, la sorcière de la littérature jeunesse est au moins aussi souvent une héroïne qu’un obstacle : maladroite, apprentie, incomprise, végétarienne. Les grandes séries de fantasy ont achevé le mouvement en faisant du mot un métier plutôt qu’une accusation. Ce renversement a une généalogie plus politique qu’on ne croit, et elle est traitée dans ce que le mot recouvre aujourd’hui.
À lire ensuite
Les images qui ont précédé les contes : l’iconographie de la sorcière. L’accessoire le plus tardif : l’origine du chapeau pointu. Le relais du XXe siècle : la sorcière au cinéma. Et les procès réels dans procès et chasses.
Des étés passés à lire des minutes de procès aux archives départementales, par curiosité d’abord, puis par entêtement.
Ce qu’on me demande souvent
Les contes de sorcières datent-ils des procès ?
Non, ils sont postérieurs. Perrault publie en 1697, quinze ans après l'édit de 1682 ; les frères Grimm en 1812, plus d'un siècle après. Ces recueils arrivent quand la sorcellerie a cessé d'être une affaire pénale, et leurs sorcières n'ont ni pacte, ni marque, ni sabbat, ni juge : tout l'appareil judiciaire a disparu.
Les contes de Grimm sont-ils des relevés fidèles ?
Non : les Grimm ont réécrit leurs textes d'une édition à l'autre, sept fois entre 1812 et 1857, adoucissant la sexualité, durcissant les punitions et transformant des mères cruelles en belles-mères. Plusieurs de leurs informatrices étaient des bourgeoises cultivées qui connaissaient Perrault, si bien que des récits dits germaniques viennent du fonds français.
Que reste-t-il des procès dans la sorcière des contes ?
Trois traits : la vieillesse, la solitude et la maison à l'écart, qui correspondent au profil réel de l'accusée, souvent soupçonnée à propos de ce qu'elle donnait à manger ou à boire. Le reste est ajouté : la cuisson de l'enfant vient du fonds des contes d'ogre, et la sorcière y acquiert une fonction narrative d'épreuve.
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