L’iconographie de la sorcière : de Baldung Grien à Goya
Un point d’histoire de l’art qui change la lecture de tout le dossier : l’image de la sorcière est fixée avant les grandes chasses, et elle a circulé en Europe pendant qu’elles avaient lieu. Les juges, les accusés et les témoins avaient vu ces gravures. L’imagerie n’a pas seulement suivi les procès, elle les a nourris.
Les premières images
Le manuscrit du Champion des dames de Martin Le Franc, vers 1451, porte l’une des toutes premières représentations de sorcières en vol — sur un balai et sur un bâton. En 1500, Dürer grave La Sorcière, une vieille femme à cheval sur un bouc, à l’envers, les cheveux soulevés contre le sens du mouvement. Le détail est délibéré : l’inversion est la grammaire visuelle de toute cette iconographie, voir l’origine du sabbat.
Baldung Grien
Hans Baldung Grien, élève de Dürer installé à Strasbourg, fixe le répertoire dans les années 1510, avec une gravure sur bois de 1510 — Le Sabbat des sorcières — et une série de dessins. On y trouve déjà presque tout : des femmes nues de plusieurs âges, des chevelures en désordre, des vapeurs sortant d’un pot, des os, des fourches, un bouc, un enfant. Deux choses à noter. Ces sorcières ne sont pas seulement vieilles : les jeunes corps y abondent, et l’image joue ouvertement sur l’érotisme — ce qui est à l’opposé de la caricature ultérieure. Et elles circulent par la feuille volante, support bon marché, dans les mêmes régions et les mêmes décennies que les premiers manuels, voir le Malleus Maleficarum.
Les illustrations de procédure
Au tournant du XVIIe siècle, l’image entre dans le livre judiciaire. La gravure de Jan Ziarnko qui illustre le Tableau de Pierre de Lancre, en 1613, est une planche d’une précision méthodique : elle numérote les scènes du sabbat comme un plan de bataille. Elle vient d’un dossier réel, celui décrit dans le Labourd en 1609, et elle a servi de référence visuelle pendant deux siècles.
Ce que les sources disent. L’écart entre l’image et les minutes est systématique. Les gravures montrent des rassemblements nombreux, des corps nus, des vols collectifs, des chaudrons monumentaux ; les procès, eux, parlent d’une femme seule, d’un mot prononcé devant un étable, d’un œuf, d’une poignée de poussière. L’iconographie représente le crime théorique des traités, pas les faits reprochés. Les historiens de l’art soulignent aussi un intérêt propre aux graveurs : le motif autorisait le nu féminin et le groupe, deux sujets rentables, dans un marché qui s’ouvrait. Une partie de cette imagerie est de la commande commerciale, pas de la dénonciation.
Aujourd’hui. Goya marque la rupture et il est le plus moderne du lot : les Caprices (1799) et les peintures noires, dont Le Sabbat des sorcières, sont une attaque contre la superstition et l’Inquisition, au moment où les procès viennent de s’éteindre. L’image cesse d’accuser pour dénoncer ceux qui accusaient. C’est la bascule qui rend possible, soixante ans plus tard, le retournement de Michelet traité dans ce que le mot recouvre aujourd’hui. Ces œuvres sont au Prado, et les gravures de Baldung sont numérisées dans plusieurs collections publiques : c’est un dossier qu’on peut regarder soi-même.
À lire ensuite
L’accessoire absent de toutes ces gravures : l’origine du chapeau pointu. Le relais cinématographique : la sorcière au cinéma. Et la figure littéraire : la sorcière dans les contes.
Des étés passés à lire des minutes de procès aux archives départementales, par curiosité d’abord, puis par entêtement.
Ce qu’on me demande souvent
Qui a fixé l'image de la sorcière ?
Hans Baldung Grien, élève de Dürer installé à Strasbourg, dans les années 1510 : sa gravure sur bois de 1510 et sa série de dessins réunissent déjà le répertoire — femmes nues de tous âges, chevelures soulevées, vapeurs, os, fourches, bouc. Dürer avait gravé avant lui, en 1500, une sorcière à cheval sur un bouc, à l'envers.
L'imagerie a-t-elle influencé les procès ?
Vraisemblablement, oui. Ces gravures circulaient par feuilles volantes à bas prix, dans les mêmes régions et les mêmes décennies que les premiers manuels de démonologie. Juges, témoins et accusés les avaient vues. La planche de Jan Ziarnko illustrant le Tableau de Pierre de Lancre, en 1613, numérote même les scènes du sabbat comme un plan.
Les gravures correspondent-elles aux faits jugés ?
Non, et l'écart est systématique. Les gravures montrent des rassemblements nombreux, des corps nus, des vols collectifs ; les minutes parlent d'une femme seule, d'un mot prononcé devant une étable, d'un œuf, d'une poignée de poussière. L'iconographie représente le crime théorique des traités, pas les faits reprochés.
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