L’origine du sabbat : comment un crime collectif a été inventé
Le sabbat est l’invention la plus lourde de conséquences de tout le dossier, parce qu’elle transforme une affaire de voisinage en complot organisé. Et elle a une date, un lieu, et des auteurs identifiables.
Le besoin juridique
Avant le XVe siècle, la justice jugeait un dommage : une bête morte, un enfant malade, une grêle. Le dommage est difficile à prouver et il ne concerne que deux personnes. Pour poursuivre massivement, il faut autre chose : une secte. Une secte permet d’exiger les noms des complices, donc de passer d’un cas à vingt. Et comme nier l’existence de la secte revient à se mettre du côté de l’erreur, elle protège la poursuite contre la contradiction. Tout le dispositif décrit dans le déroulement d’un procès repose sur cette pièce.
Les premiers textes
Ils apparaissent dans les années 1430, autour du concile de Bâle, et dans un même espace : les Alpes occidentales et le bassin alpin — Valais, Savoie, Dauphiné, Val d’Aoste. Cinq textes forment le socle, dont l’Errores Gazariorum, qui décrit une secte d’adorateurs du diable, et le Formicarius de Johannes Nider, achevé vers 1437. Le Champion des dames de Martin Le Franc, vers 1451, porte dans un manuscrit la première image de sorcières en vol. Le motif se stabilise, puis l’imprimerie le diffuse à partir de 1487 avec le manuel décrit dans le Malleus Maleficarum.
Des éléments empruntés
Aucun élément du sabbat n’est neuf. Réunion nocturne secrète, repas d’enfants, promiscuité, reniement du baptême, baiser infamant : ce sont, trait pour trait, les accusations portées contre les premiers chrétiens par les Romains, puis contre les hérésies médiévales — cathares, vaudois, fraticelles — et contre les juifs dans les libelles du Moyen Âge tardif. Le mot même de sabbat, emprunté au vocabulaire juif, et celui de synagogue de Satan, employé dans certains textes, désignent la source du modèle sans ambiguïté. On a recyclé un dossier d’accusation en changeant la cible.
Ce que les sources disent. Aucune source n’atteste d’une pratique correspondant au sabbat. Ce qui est attesté, en revanche, ce sont des pratiques magiques réelles et banales : formules de guérison, charmes de protection, recours à un devin pour retrouver un objet volé, remèdes à base de plantes. Elles n’ont rien de collectif ni de nocturne. Les travaux de Carlo Ginzburg sur les benandanti du Frioul, menés sur les archives inquisitoriales des XVIe et XVIIe siècles, montrent quelque chose de plus intéressant : des croyances locales en des combats nocturnes pour la fertilité des récoltes, que l’Inquisition a mis des décennies à reformuler en sabbat, contre les protestations des intéressés eux-mêmes. On voit là, en direct, le modèle savant écraser la croyance réelle.
Aujourd’hui. Le sabbat survit comme décor : bals costumés, parcs d’attractions, esthétique witch sur les réseaux, et le nom basque akelarre passé dans l’espagnol courant. On le retrouve aussi, plus sérieusement, dans la structure de certaines paniques morales contemporaines : réunions secrètes, enfants victimes, élite complice. Le dossier des « rituels sataniques » des années 1980 aux États-Unis en a reproduit l’ossature presque à l’identique, interrogatoires d’enfants compris — même mécanisme qu’au Labourd en 1609.
À lire ensuite
La pièce centrale du dispositif : le pacte et la marque. Le motif qu’il fallait contourner : le vol des sorcières. Et l’ensemble dans sabbat et croyances.
Des étés passés à lire des minutes de procès aux archives départementales, par curiosité d’abord, puis par entêtement.
Ce qu’on me demande souvent
Quand le sabbat apparaît-il dans les textes ?
Dans les années 1430, autour du concile de Bâle, et dans un espace précis : les Alpes occidentales — Valais, Savoie, Dauphiné, Val d'Aoste. Cinq textes forment le socle, dont les Errores Gazariorum et le Formicarius de Johannes Nider, achevé vers 1437. Le motif se stabilise puis se diffuse par l'imprimerie à partir de 1487.
D'où viennent les éléments du sabbat ?
D'accusations antérieures, recyclées. Réunion nocturne, repas d'enfants, promiscuité, reniement du baptême et baiser infamant figuraient déjà dans les accusations romaines contre les premiers chrétiens, puis dans celles portées contre les hérésies médiévales et contre les juifs. Le mot sabbat, emprunté au vocabulaire juif, en dit la source.
Existait-il de vraies pratiques magiques ?
Oui, mais rien qui ressemble au sabbat : formules de guérison, charmes de protection, recours à un devin pour retrouver un objet volé, remèdes de plantes. Les travaux de Carlo Ginzburg sur les benandanti du Frioul montrent même l'Inquisition reformulant, contre les protestations des intéressés, une croyance locale en combats nocturnes pour les récoltes.
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