Le familier : pourquoi le chat, et pourquoi surtout en Angleterre
Le chat noir sur l’épaule de la sorcière est l’un des rares éléments de l’imagerie à venir vraiment des procès — mais pas de tous. C’est une spécialité anglaise, et l’explication est procédurale avant d’être symbolique.
Ce que le mot désigne
Dans les procès anglais, le familiar est un petit animal donné à la sorcière par le diable pour exécuter ses maléfices. Il est nommé — les minutes conservent des noms de chats et de crapauds d’une banalité touchante —, il est nourri, et c’est là le point décisif : il est nourri du sang de sa maîtresse, qu’il tète à une excroissance du corps appelée witch’s teat. Les animaux cités sont domestiques ou communs : chat, chien, crapaud, rat, lièvre, furet, poule, mouche.
Pourquoi l’Angleterre
Parce que l’Angleterre ne pratiquait pas la torture judiciaire dans ces affaires. Les procès s’y tenaient devant jury, avec des témoignages, et il fallait donc des indices observables : un animal que les voisins avaient vu, et une marque corporelle qu’un examen pouvait trouver. Le familier remplit exactement cette fonction, là où le continent se contentait de l’aveu obtenu sous la question, voir le déroulement d’un procès. Conséquence : l’Angleterre compte quelques centaines d’exécutions, contre des dizaines de milliers dans l’Empire, mais elle produit le motif animal le plus développé.
La période la plus noire est celle de Matthew Hopkins, qui s’est autoproclamé Witch Finder General et a parcouru l’East Anglia entre 1644 et 1647, pendant la guerre civile. Il employait la recherche de la marque et la privation de sommeil, et le familier tient une place centrale dans ses dossiers.
Sur le continent
Le motif existe mais reste secondaire. Le diable y apparaît plutôt en personne, sous forme humaine ou en bouc, et c’est le bouc qui domine l’iconographie du sabbat, voir l’iconographie de la sorcière. Les métamorphoses — en loup, en lièvre, en chat — relèvent d’un autre dossier, celui de la lycanthropie, qui a ses propres procès au XVIe siècle.
Ce que les sources disent. La légende d’un massacre généralisé des chats ordonné par l’Église au Moyen Âge est très répandue, et elle est fragile. On cite la bulle Vox in Rama de Grégoire IX (1233), mais elle visait une secte précise en Allemagne et ne prescrit aucune extermination. Des tueries de chats sont documentées, localement, lors de fêtes populaires et d’épidémies — et elles concernent plus souvent la peur de la contagion que la sorcellerie. Quant à l’idée que ces massacres auraient favorisé la peste en laissant proliférer les rats, elle ne tient pas : les chronologies ne concordent pas, et les travaux récents sur la transmission de la peste noire relativisent fortement le rôle du rat noir. Le chat a souffert, mais pas pour les raisons qu’on raconte.
Aujourd’hui. Le chat noir reste l’animal le plus difficile à faire adopter en refuge, et plusieurs associations françaises et anglo-saxonnes le documentent chaque année, avec un creux marqué autour d’Halloween — certains refuges suspendent même les adoptions de chats noirs fin octobre. Une superstition de procès anglais du XVIIe siècle a donc encore des effets mesurables sur des animaux vivants. C’est le genre de survivance que je trouve plus parlant qu’un long développement.
À lire ensuite
La marque recherchée sur le corps : le pacte et la marque. La secte à laquelle le familier rattachait l’accusée : l’origine du sabbat. Et l’ensemble des croyances dans sabbat et croyances.
Des étés passés à lire des minutes de procès aux archives départementales, par curiosité d’abord, puis par entêtement.
Ce qu’on me demande souvent
Qu'est-ce qu'un familier ?
Dans les procès anglais, un petit animal donné à la sorcière par le diable pour exécuter ses maléfices : chat, chien, crapaud, rat, lièvre, furet. Il est nommé dans les minutes, et il est réputé se nourrir du sang de sa maîtresse, qu'il tète à une excroissance du corps appelée witch's teat et que l'examen cherchait.
Pourquoi le familier est-il un motif surtout anglais ?
Parce que l'Angleterre ne pratiquait pas la torture judiciaire dans ces affaires : les procès s'y tenaient devant jury, sur témoignages, et exigeaient donc des indices observables. Un animal vu par les voisins et une marque trouvée à l'examen remplissaient cette fonction, là où le continent se contentait de l'aveu obtenu sous la question.
L'Église a-t-elle ordonné le massacre des chats ?
Rien ne l'établit. On cite la bulle Vox in Rama de 1233, mais elle visait une secte précise en Allemagne et ne prescrit aucune extermination. Des tueries de chats sont documentées localement, lors de fêtes et d'épidémies, plutôt par peur de la contagion. Le lien supposé avec la peste noire ne tient pas non plus chronologiquement.
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