L’onguent des sorcières : les plantes citées, et ce qu’elles font
C’est le point du dossier où quelque chose de réel affleure. Les traités de démonologie et quelques aveux citent des plantes précises, ces plantes existent, et leurs effets sont aujourd’hui décrits par la pharmacologie. L’onguent n’est donc pas un pur fantasme de juge — mais la conclusion qu’on en tire généralement est trop rapide.
Les plantes citées
Toujours les mêmes, et toutes de la même famille, les solanacées : la belladone (Atropa belladonna), la jusquiame noire (Hyoscyamus niger), la mandragore (Mandragora officinarum) et le datura, arrivé d’Amérique au XVIe siècle. On trouve aussi l’aconit, qui n’est pas une solanacée et dont la toxicité est d’un autre ordre. Les graisses animales servent d’excipient dans les descriptions ; le reste — sang, enfant, crapaud — relève du modèle du sabbat, voir l’origine du sabbat.
Ce que ces plantes font
Elles contiennent des alcaloïdes tropaniques : atropine, scopolamine, hyoscyamine. Ces molécules bloquent l’action de l’acétylcholine et produisent un tableau bien décrit : bouche sèche, pupilles dilatées, vision brouillée, tachycardie, rougeur, hyperthermie, puis confusion, agitation, délire et hallucinations. Un détail compte pour notre affaire : ces hallucinations sont typiquement des délires — le sujet ne sait pas qu’il hallucine, il croit vivre la scène, et il garde ensuite le souvenir d’un événement vécu. La scopolamine passe en outre la barrière cutanée, ce qui rend l’application en onguent pharmacologiquement plausible.
Et c’est pour cette raison que je n’écrirai ici ni recette, ni préparation, ni dose. La marge entre l’effet et l’arrêt cardiaque est étroite, la teneur en alcaloïdes varie d’une plante à l’autre et d’une saison à l’autre, et les intoxications accidentelles — enfants mangeant des baies de belladone, confusion de la jusquiame avec une plante comestible — sont documentées chaque année par les centres antipoison. Ces plantes tuent, y compris en usage externe.
Ce que les sources disent. L’hypothèse de l’onguent hallucinogène est séduisante et elle a des limites. D’abord, les aveux décrivant l’onguent sont obtenus en interrogatoire, souvent sous la question, et le modèle y est fourni par la question elle-même — voir le Labourd en 1609. Ensuite, les expériences d’auto-administration tentées au XXe siècle, notamment par l’allemand Will-Erich Peuckert dans les années 1950, ont produit des récits de vol et de fête : c’est intéressant, mais ce ne sont pas des protocoles, et l’attente du résultat y joue un rôle qu’on ne peut pas mesurer. Enfin, les archives ne montrent pas de pratique collective d’onguent : elles montrent des femmes qui n’avaient, pour la plupart, rien appliqué du tout. L’onguent explique peut-être quelques cas sincères ; il n’explique pas les chasses.
Aujourd’hui. Ces plantes sont passées en pharmacopée et y sont restées. L’atropine figure sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS — bradycardie, intoxication aux organophosphorés, ophtalmologie —, et la scopolamine traite le mal des transports, en patch transdermique, ce qui est exactement le principe de l’onguent. La belladone tire son nom de l’usage cosmétique de ses gouttes, qui dilataient la pupille des dames italiennes. La légende ne vaut pas la trajectoire réelle de ces plantes, qui a sur elle l’avantage d’être vraie.
À lire ensuite
Ce que les archives disent du savoir des accusées : femmes et savoir médical et la thèse de la sage-femme. Les livres qui recopiaient ces recettes : l’histoire des grimoires. Et le motif du vol : le vol des sorcières.
Des étés passés à lire des minutes de procès aux archives départementales, par curiosité d’abord, puis par entêtement.
Ce qu’on me demande souvent
Quelles plantes composaient l'onguent des sorcières ?
Les traités citent toujours les mêmes solanacées : belladone, jusquiame noire, mandragore, datura, parfois l'aconit, avec une graisse animale comme excipient. Ces plantes contiennent des alcaloïdes tropaniques — atropine, scopolamine, hyoscyamine — qui provoquent confusion, délire et hallucinations, et dont la scopolamine passe la barrière cutanée.
L'onguent peut-il expliquer les récits de vol ?
En partie seulement. Les alcaloïdes tropaniques produisent des délires que le sujet croit vivre et dont il garde le souvenir d'un événement réel, ce qui est cohérent. Mais les aveux décrivant l'onguent sont obtenus en interrogatoire, le modèle étant fourni par la question, et les archives ne montrent pas de pratique collective d'onguent.
Ces plantes sont-elles dangereuses ?
Gravement. La marge entre l'effet et l'arrêt cardiaque est étroite, la teneur en alcaloïdes varie d'une plante et d'une saison à l'autre, et les centres antipoison documentent chaque année des intoxications accidentelles — baies de belladone mangées par des enfants, jusquiame confondue avec une plante comestible. Elles tuent aussi en usage externe.
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